Modes d’assimilation des hydrocarbures par la cellule bactérienne (biodegradation des hydrocarbures )



L’importance du trafic pétrolier maritime, le développement de l’exploitation offshore, l’implantation littorale d’unités de raffinage et du secteur industriel sont autant des causes chroniques ou accidentelles de rejets d’hydrocarbures dans les milieux aquatiques.
La pollution par les produits pétroliers et leurs dérivés pose, aujourd’hui, de sérieux problèmes pour leur élimination. Ce sont des polluants rémanents souvent associés à un caractère toxique et cancérigène.





La composition chimique des pétroles

Du fait de l'utilisation massive des produits pétroliers, les hydrocarbures constituent les polluants organiques les plus fréquents des sols (Vandecasteele, 2002).
La composition chimique des pétroles bruts varie énormément selon leur origine géographique et géologique. Les composés pétroliers peuvent être classés en quatre familles principales qui sont présentes en proportions variables: 30 à 70 % d’hydrocarbures saturés (alcanes cycliques, chaines de n-alcanes) 20 à 40 % d’hydrocarbures aromatiques et poly-aromatiques (BTEX pour : Benzène, le Toluène, l’Ethylbenzène et le Xylène, et HAP pour: Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques, qui sont le Naphtalène, le Phénanthrène, le Pyrène ainsi que le Benzopyrène), 5 à 25 % de composés polaires et 0 à 10 % d’asphaltènes (Soltani, 2004, Shao, 2009).



La communauté microbienne indigène

Dans l’environnement, la dégradation de la matière organique n’est jamais assurée par un seul microorganisme, mais le plus souvent par une communauté microbienne. Cette dernière est constituée d’une collection de différentes populations occupant le même habitat et interagissant positivement ou négativement (Vandecasteele, 2008).
Il a été rapporté dans la littérature que plusieurs microorganismes (bactéries (Pseudomonas aeruginosa Burkholderia cepacia and Aeromonas media.), levures et moisissures) ont le pouvoir de dégrader les hydrocarbures au sein d’un consortium où chaque membre contribuait selon ces capacités enzymatiques.
Des recherches portant sur les bactéries isolées à partir de sites contaminés par les hydrocarbures (Kasai, 2002; Okoh, 2003; Okerentugba, 2003 ; Ojo, 2006; Emtiazi, Shakarami, 2004) ont montré la capacité des populations bactériennes natives à minéraliser le pétrole brut et ces produits raffinés (Sepahi et coll., 2008) en CO2, H2O et biomasse, sous les conditions idéales (Celik et coll., 2008).

Le mécanisme de biodégradation des hydrocarbures

La bioremédiation, des sites contaminés par les hydrocarbures, est aujourd’hui reconnue comme une action complémentaire indispensable aux voies physico-chimiques. Elle est moins coûteuse, la plus demandée et sans effets secondaires, donc une meilleure protection de  l’environnement. 
Les hydrocarbures peuvent servir de sources de carbone et d’énergie pour la croissance bactérienne (Head et coll., 2006, Shao, 2009) et vue leur large distribution dans l’espace et dans le temps, il n’est pas surprenant de trouver que les bactéries capables de les dégrader sont ubiquitaires (Shao, 2009). Il y’a deux étapes dans le processus de biodégradation : la première est l’assimilation du substrat par la cellule et la seconde est le métabolisme du substrat. Quand la présence d’une voie métabolique appropriée est assumée, la dégradation peut se faire rapidement à condition que le substrat soit disponible sous une forme soluble dans l’eau. Or, les hydrocarbures sont insolubles donc ils vont former un système diphasique avec l’eau du sol (Maier et coll., 2009).

Modes d’assimilation des hydrocarbures par la cellule bactérienne

Il y’a quatre modes d’assimilation bactérienne de l’hydrocarbure liquide, soit :

- par l’utilisation de composés organiques préalablement solubilisés.

- par contacte direct de la cellule avec le composé organique. Cela peut être

facilité par des modifications cellulaires telles que la formation de fimbriae (Rosenberg et coll., 1982, Maier et coll., 2009) ou l’augmentation de l’hydrophobicité de la surface cellulaire (Zhang et coll., 1994, Maier et coll., 2009) qui favorise l’attachement de la cellule au composé organique.

- Par contacte direct avec les microgouttelettes dispersées dans la phase aqueuse.

- une assimilation améliorée via la synthèse des biosurfactants, qui augmentent la solubilité des hydrocarbures dans l’eau, ou peuvent encore faciliter l’attachement des cellules aux hydrocarbures (Maier et coll., 2009)


 Métabolisme des hydrocarbures

Pour initier la biodégradation et permettre le déroulement des autres étapes, la molécule d’hydrocarbure doit être activée. La première étape dans la dégradation aérobie de ces composés est l’introduction dans le substrat d’un atome d’oxygène dérivé de l’oxygène moléculaire. Cette étape critique est effectuée par les oxygénases (Hayaishi et coll., 1955, Ollivier et coll., 2005).
Typiquement, les hydrocarbures sont hydroxylés à l’alcool primaire correspondant et seront plus loin oxydés par un alcool ou aldéhyde déshydrogénase. Les acides gras qui en résultent entrent en ß-oxydation ou sont incorporés dans les lipides cellulaires. Des fois, la dégradation est complète, générant du CO2, c’est le cas pour certaines bactéries et levures (Broadway et coll., 1993, sheller et coll., 1998, Ollivier et coll., 2005). Dans la dégradation anaérobie, l’accepteur final d’électrons est autre que l’O2, du CO2 par exemple. Le mécanisme d’activation initiale des molécules d’hydrocarbure implique soit une carboxylation, une méthylation, une hydroxylation, une déshydrogénation soit une réaction d’addition (fumarate surtout) (Singh et coll., 2004).
 Les biosurfactants
Définitions
Les surfactants (SURFace ACTive AgeNTS) sont des agents à activité de surface (tensioactifs), synthétisés chimiquement ou par voie biologique (biosurfactants) (Al- Arajil et coll., 2007).
Ces molécules de haute énergie se répartissent à l’interface entre liquides non miscibles réduisant ainsi l’énergie libre du système (Mulligan, 2009) et formant des microémulsions des solutions aqueuses ou des mélanges d’hydrocarbures (Prommachan,2002).
La tension superficielle de l’eau peut être réduite de 72 mN/m jusqu’à 27 mN/m en présence d’un surfactant, synthétique ou naturel (Christofi et coll., 2002) mais cette capacité reste relative et varie d’un surfactant à un autre.
Structure et classification des biosurfactants
Il s’agit de molécules amphiphiles (Prommachan, 2002), constituées de deux pôles : un pôle hydrophile, qui peut être un ester, un hydroxyle, un phosphate, un carboxyle, ou encore un groupe d’hydrates de carbone et peut avoir une charge neutre ou négative, et un pôle hydrophobe qui est un acide gras (Maier, 2003, Marqués et coll., 2009) hydroxylé, saturé ou insaturé, et peut être aussi un peptide (Banat, 1995).
Selon plusieurs auteurs (Kosaric et coll., 1983, Rosenberg et coll., 1993, Desai et coll., 1997, Prommachan, 2002, Al-Arajil et coll., 2007, Mulligan, 2009) les classes majeures de biosurfactants sont différenciées essentiellement par leur composition chimique et leur origine microbienne (Tableau).





Biosynthèse et rôle physiologique



La production de biosurfactants est un phénomène communément observé lors de la croissance d’un microorganisme sur des substrats insolubles dans l’eau et la réduction de la tension superficielle du milieu ainsi que la formation d’une émulsion stable indiquent une production efficiente (Pruthi et coll., 1995). Selon Adamson (1990), la présence de surfactant est nécessaire pour obtenir une émulsion stable entre deux liquides purs non miscibles (Krepsky et coll., 2007).
En effet, ces bactéries synthétisent les biosurfactants qui sont soit des molécules intracellulaires, extracellulaires ou localisées à la surface de la cellule (Prabhu et coll., 2003) pour faciliter la diffusion des hydrocarbures ou leurs dérivés à l’intérieur de la cellule bactérienne à fin de les dégrader (Al-Arajil et coll., 2007).
Cependant, les biosurfactants peuvent avoir d’autres rôles aussi importants que l’émulsification, par exemple : l’adhésion aux surfaces solides et la formation de biofilms (Alasan d’Acinetobacter), la régulation du niveau énergétique cellulaire (sophorose de T. bombicola), l’activité bactéricide (gramicidine, polymexine, surfactine), la pathogénicité de certaines bactéries (rhamnolipides de Pseudomonas), ainsi que le piégeage des métaux lourds (Vandecasteele, 2008).


Rôle des biosurfactants dans la biodégradation des Hydrocarbures

En présence de n-héxadecane dans le milieu de culture, les bactéries secrètent des substances qui forment un réseau de projections extracellulaires reliant les cellules les unes aux autres. Ce réseau est supposé être un complexe de biosurfactants et d’alcanes qui forme un site d’ancrage des cellules et un moyen de transport d’hydrocarbures à leur surface cellulaire. Le biosurfactant disperse l’héxadécane en petites gouttelettes, et forme une couche autours de chacune, augmentant ainsi ça disponibilité aux organismes dégradants (Figure 1).




L’étude ultra-structurale a montré qu’un processus semblable à la pinocytose active prend place pour la pénétration des gouttelettes d’hydrocarbure à l’intérieur de la cellule bactérienne (Figure2).



Potentiels des biosurfactants

Les biosurfactants peuvent être aussi efficaces et plus avantageux que les surfactants synthétiques. Ils sont hautement spécifiques, biodégradables, biocompatibles avec l’environnement (Mulligan, 2009), moins sensibles aux biotopes de températures, pH et salinité extrêmes (Suwansukho et coll., 2008), moins toxiques et peuvent être synthétisés en grandes quantités, sur des sources d’énergie coûteuses, comme les produits pétroliers (Sarubbo et coll., 2006), mais aussi sur des ressources renouvelables.
Un autre avantage des biosurfactants, est la possibilité de leur modification par biotransformation à fin de générer de nouveaux produits pour des besoins spécifiques (Samadi et coll., 2007). Avec l’introduction de certains groupements fonctionnels, les biosurfactants fournissent de nouvelles propriétés, surpassant ainsi les surfactants chimiques dans beaucoup d’applications (Huang et coll., 2010).
Ces biomolecules présentent une large gamme de propriétés fonctionnelles qui permettent leur exploitation dans divers domaines (Prommachan, 2002). Cependant, il n’est pas facile de rationaliser la différence entre leurs rôles naturels et nos applications (Cameotra et coll., 2004; Hamme et coll., 2006, Marqués et coll., 2009).
Leur capacité à modifier les propriétés interfaciales et leur auto-assemblage en micelles ou autres nanostructures est cruciale pour plusieurs processus industriels tels que la formation de couches, la diffusion, la formation de mousse, la détergence, la catalyse micellaire, etc. (Xiaoyang et coll., 2009). 
 
Ces biomolécules peuvent aussi induire la formation d’émulsion, la séparation de phases, la solubilisation, le mouillage, la réduction de viscosité (Ochsner et coll., 1995), la floculation, l’agrégation, la désorption (Karanth et coll., 1999) ainsi que la stabilisation et la déstabilisation d’émulsions (Huang et coll., 2010).


Les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques 

Les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) regroupent un ensemble très vaste de composes organiques constitues de deux a sept cycles aromatiques. Ils sont formes en mélange et ont trois origines principales : pyrolytique (combustion de matériel organique par les industries, transports, incinérateurs, incendies), pétrogénique (introduction dans l’environnement a partir de produits pétroliers et dérives) et diagénétique (formation naturelle du pétrole).
La toxicité des HAP est reconnue et ces substances sont classées cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. Outre leur caractère ubiquiste, leur forte toxicité justifie leur classement en Polluant Organique Persistant et leur inscription comme substances prioritaires sur les listes de la Commission Européenne, de l’Agence de Protection de l’Environnement des Etats-Unis et de l’Organisation Mondiale de la Sante (Marchand, et al, 1996).
Le naphtalène et l’anthracène sont des composés potentiellement dangereux, ils sont généralement utilisés comme des modèles des HAP à cause de leur forte détection dans les trois compartiments de l’environnement (Bisht et al, 2010).
Différentes solutions ont été proposées pour traiter les milieux contaminés par les HAP ; des procédés physiques et chimiques tels que stripping, La flottation, le lavage, la désorption thermique, l’extraction par solvant, l’oxydation avancée, l’ultrason et le traitement électrochimique (Fritsche et Hofrichter ,2008). Les procédés chimiques doivent être rigoureusement testés afin de déterminer la quantité de réactif à utiliser, et éviter qu’il se trouve en défaut ou en excès. Il est primordial de bien connaître les propriétés des milieux afin d’éviter les risques de réactions secondaires qui mèneraient à la formation de nouveaux polluants.
Les conditions environnementales jouent un rôle très important dans le contrôle de la croissance et l’activité bactérienne durant la biodégradation du naphtalène, par conséquence, il est très important d’étudier l’effet des facteurs physico-chimiques sur la biodégradation des HAP pour une implantation de la biodégradation comme une technologie de bioremédiation (Patel, 2012).


Biodégradation des HAP 

L’influence de différents paramètres de culture sur la croissance de la souche utilisée et sur la biodégradation de naphtalène et d’anthracène a été étudiée. La concentration du substrat, le pH du milieu et la salinité ont été testés.

Effet de la concentration du substrat 

La concentration d’hydrocarbure joue un rôle très important dans le processus de la biodégradation, l’effet de la concentration initiale d’anthracène et du naphtalène est représenté dans la figure 3.




Fig. 3. Effet de la concentration initiale sur le taux de dégradation après 48h d’incubation (a : anthracène, b : naphtalène)


Ces résultats montent que l’efficacité de dégradation est proportionnelle à la quantité du substrat ; plus la quantité est élevée plus le taux d’élimination augmente. Des études rapportent que les concentrations élevées des HAP ont un effet positif sur la croissance des bactéries car ces derniers sont la seule source de carbone, par contre les faibles concentrations est un facteur limitant pour la croissance bactérienne (Othman et al, 2009), la présence d’une concentration moyenne du naphtalène ou d’anthracène dans le milieu provoque une force motrice importante pour réduire la concentration du substrat, de le solubiliser pour l’utiliser comme source de carbone nécessaire pour la croissance bactérienne (Lin et al, 2010).
 

Effet de la salinité 

Vu les grandes variétés en sel dans les sites contaminés (mers, lacs, différents types de sols) et l’effet de ce paramètre sur la physiologie du microorganisme en affectant l’efficacité de la biodégradation. L’effet de ce paramètre a été étudié et les résultats sont regroupés dans la figure 4.



Fig. 4. Effet de la salinité sur le taux de dégradation après 48h d’incubation (a : anthracène, b : naphtalène)


Dariush Minai-Tehrani et al, 2009 ont rapporté que la salinité optimale de dégradation dépend de l’hydrocarbure à dégrader ; la biodégradation de pétrole brute est élevée en absence de sel alors que la dégradation du mélange d’hydrocarbures est optimale à 1%.
La souche K1C montre une bonne résistance à des concentrations en sel très importantes arrivant à 100g/l, ce qui favorise l’utilisation de cette souche dans la bioremédiation des milieux extrêmes.
 

Effet du pH 

Le pH est un indicateur d’acidité qui lorsqu’il est réduit ou élevé peut affecter le processus de biodégradation. Généralement les bactéries hétérotrophes sont neutrophiles, la figure 3 montre l’influence du pH sur la biodégradation du naphtalène et d’anthracène.
Le pourcentage de réduction le plus élevé est révélé lorsque le pH du milieu est de 7, ce qui confirme que la croissance des bactéries hétérotrophes est favorisée par un pH proche de la neutralité ou légèrement basique (Othman, 2009 et Lin et al, 2010).(Fig.5).




Fig. 5. Effet du pH sur le taux de dégradation après 48h d’incubation (a : anthracène, b : naphtalène).



Biodégradation des HAP dans l’eau de mer 

Les milieux aquatiques et en particulier le milieu marin sont les plus exposés à la pollution par les hydrocarbures, et comme l’eau de mer est pauvre en éléments nutritifs et présente une forte salinité, seules des souches bactériennes spécifiques qui peuvent supporter les conditions du milieu et dégrader les hydrocarbures (Fig.6).




Fig. 6. Biodégradation d’anthracène (a) et du naphtalène (b) par la souche K1C dans l’eau de mer.


Les résultats montrent que la souche K1C dégrade les deux substrats dans l’eau de mer, Le pH initial du milieu est de 8 et une salinité de 3,6%.
 

CONCLUSION

La biodégradation des hydrocarbures est un processus complexe qui dépend de la nature et des quantités d’hydrocarbure présentes, des conditions environnementales et de la composition des communautés microbiennes.



 

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